C’est un sujet à controverse dans le milieu de la saponification à froid. Faut-il utiliser des huiles essentielles dans les savons ? La question me semblait incongrue tant le bénéfice des huiles essentielles paraissait faire consensus. Mais à la lecture de quelques débats sur le sujet, il s’avère que la réponse n’est pas si évidente.

Les raisons de les utiliser

Véritables concentrés de plantes et parées de multiples vertus, les huiles essentielles occupent une part croissante dans nos armoires à pharmacie. Parfumées, bienfaisantes, naturelles… voici quelques raisons de les incorporer dans les savons.

Une large palette de senteurs

En matière de savon comme pour tout produit cosmétique, le parfum joue un rôle attractif capital dans les rapports avec son utilisateur. Personnellement, je me sens toujours un peu frustré face à un savon sans parfum. Pour agrémenter leurs créations, les savonniers artisanaux qui pratiquent comme moi la saponification à froid, incorporent couramment des huiles essentielles. Il est indéniable qu’elles procurent des senteurs très variées et agréables. La plupart sont obtenues par distillation de plantes entières, de fleurs, ou de graines. Pour les agrumes, ce sont les zestes qui sont pressés. La lavande, ou plus souvent le lavandin, est certainement la plus connue et la plus utilisée en parfumerie. En fait, les huiles essentielles se trouvent à tous les étages de la pyramide des parfums :

Notes de tête : cardamome, citron vert, bergamote, mandarine verte, orange douce, pamplemousse

Notes de cœur : citronnelle, géranium rosat, lavande et lavandin, verveine (litsée) citronnée, palmarosa, pin, romarin, sapin, petit grain bigarade

Notes de fond : cèdre de l’Atlas, patchouli, vétiver, ylang-ylang.

(Je n’ai cité ici que les huiles essentielles que j’ai expérimentées dans mes savons).

Des vertus thérapeutiques

Le parfum n’est pourtant pas la caractéristique essentielle des huiles du même nom. Leur but premier est thérapeutique. Issues de plantes médicinales, elles concentrent leurs principes actifs et permettent de combattre de manière naturelle une multitude de pathologies. Certaines sont antibiotiques, antifongiques, antalgiques, apaisantes, excitantes, diurétiques, … A la lecture des blogs de savonnier(e)s amateurs, ou même des descriptifs de produits vendus, les vertus thérapeutiques des huiles essentielles sont souvent revendiquées et mises en avant quand elles entrent dans la composition d’un savon (juste un exemple avec l’huile essentielle de petit grain bigarade). Je vous explique plus bas pourquoi je ne partage pas cette revendication.

Le label « bio »

Produites à partir des plantes, elles peuvent être labellisées « bio » si les plantes dont elles sont issues le sont elles-mêmes. De mon point de vue, qui veut profiter des vertus des huiles essentielles ne devrait utiliser que des huiles certifiées « bio » sous peine d’utiliser un concentré… de pesticides. En matière de cosmétiques comme d’alimentation, les consommateurs sont de plus en plus réticents face aux substances néfastes qui détériorent leur santé, et pouvoir proposer un savon labellisé bio constitue un avantage concurrentiel sérieux.

L’argument local

Les huiles essentielles sont logiquement produites sur les lieux de culture des plantes dont elles sont issues. En France, la tradition des parfums nous donne la chance de disposer de bonnes productions d’huiles essentielles. La Provence est célèbre pour sa lavande, et la région de Grâce pour d’autres fleurs, comme les jasmins, les roses, les tubéreuses, qui entrent dans la composition des parfums. Mais la lavande se cultive très bien en Bretagne aussi ! Et il en est de même pour des variétés plus septentrionales comme le sapin, le romarin, la menthe, l’aneth… Le site « Plante Essentielle » fournit un annuaire des petits producteurs français. Personnellement pour l’aneth et le romarin, je me fournis chez Avelenn qui produit près de Redon, et chez NaturaCelt près de Morlaix. L’argument « local » prend aussi de plus en plus d’importance quand il s’agit de choisir un produit de beauté : faire prospérer sa région, soutenir le développement de petits producteurs, limiter les transports, etc.

Alors pourquoi s’en priver ?

Au vu de ce qui précède, les huiles essentielles seraient pourvues de toutes les qualités. Alors pourquoi certains savonniers éprouvent-ils des réticences à les utiliser ?

Parfumer et soigner : deux raisons contestables

Parfumer un savon avec des huiles essentielles est un exercice délicat car toutes les huiles n’ont pas la même tenue face à la soude. Même ajoutées à la trace, quand une bonne partie de la soude a déjà réagi avec les gras, certaines huiles essentielles se trouvent fortement dégradées, et ne délivrent plus aucun parfum à l’issue de la cure. C’est notamment le cas des huiles essentielles issues de la plupart des agrumes.

Le spectre olfactif qu’elles représentent, même s’il reste large, n’en demeure pas moins limité aux seules huiles à vocation thérapeutique. Les plantes odorantes sans propriétés médicinales, ou pire encore, toxiques, ne sont pas transformées en huile essentielle. Et malgré le foisonnement des techniques chimiques, il reste encore hors de portée des blouses blanches d’extraire le parfum de certains végétaux odorants, comme le muguet, la jacinthe (les parfumeurs parlent alors de « fleurs muettes »), l’abricot ou la fraise.

L’argument thérapeutique est lui aussi largement contestable pour deux raisons : comme nous l’avons vu plus haut, nombre d’entre elles sont partiellement ou totalement détruites par la soude. Quand on connaît les subtilités de l’action des remèdes naturels sur le corps humain, il ne parait pas raisonnable d’imaginer sans preuve qu’une huile essentielle dégradée par la soude conserve ses propriétés thérapeutiques. De plus, il ne faut pas oublier que le savon est un produit rincé qui ne pénètre pas l’épiderme. C’est d’ailleurs ce rinçage qui préserve la peau des caractéristiques dermo-caustiques des huiles de cannelle, de citronnelle ou de clou de girofle qui peuvent être utilisées dans les savons à condition d’être suffisamment diluées.

En saponification artisanale à chaud dite « au chaudron », la réaction est terminée quand les huiles végétales rares (argan, amandes douces, …) et les huiles essentielles sont incorporées à la pâte. Leurs qualités sont donc préservées. Mais cette technique du chaudron, plus complexe, est moins fréquemment utilisée en savonnerie artisanale que la saponification à froid.

Reste leur efficacité en aromathérapie, une action psychologique causée par le seul parfum. Cette efficacité a du mal à être prouvée et ne fait pas l’unanimité.

Une production énergivore et pas toujours éthique

A part pour les agrumes dont les zestes sont directement pressés et filtrés, les huiles essentielles sont obtenues par distillation de macérat, ou par extraction à la vapeur d’eau, puis par condensation. Ces opérations nécessitent du chauffage, et donc un apport d’énergie qui est d’autant plus important que le rendement de la plante est faible. A titre d’exemple, le rendement de l’huile essentielle de lavande est de 1,2 % (1,4 kg d’huile essentielle pour 120 kg de lavande – soit la production d’un champ de 1 000 m²). Celui de l’immortelle d’Italie est seulement de 0,09 % !

La culture, la récolte et la distillation effectuées dans nos régions sont censées respecter nos lois du travail qui sont bien plus protectrices pour les travailleurs que celles de zones plus exotiques. La part des huiles essentielles produites en Inde, en Chine, à Madagascar ou encore en Amérique du sud est considérable. Quand on prend conscience de la faiblesse des rendements et des prix constatés à la vente, on peut légitimement s’interroger sur les salaires et les conditions de travail de ceux et celles qui les produisent. D’où l’importance de choisir des produits labellisés « éthiques » en plus du label bio.

Effet sur la trace

Un inconvénient des huiles essentielles, c’est que de par leur composition chimique, certaines modifient la vitesse de la la réaction de saponification. Il convient donc de se renseigner sur leur action par rapport à la trace. Mais cet effet secondaire n’est pas toujours documenté par les fabricants car la savonnerie n’est pas l’utilisation ciblée. Parmi les accélératrices de trace, on peut citer la menthe poivrée, la feuille de cannelle, le giroflier, … Notons au passage que les huiles essentielles ne sont pas des huiles au sens chimique du terme mais un mélange complexe de composés volatils. Elles ne peuvent donc en aucun cas participer au sur-graissage du savon. Le terme « d’essence végétale » quelques fois utilisé serait plus approprié.

Elles contiennent des allergènes

Si vous lisez attentivement la composition des savons, vous avez pu constater que certains constituants apparaissent de manière récurrente en fin de liste. Ils ont pour nom linalol, limonène, géraniol, cinnamaldéhyde, eugénol, benzoate de benzyle, etc. Ce ne sont pas des additifs de synthèse ajoutés au savon, mais des composants classés allergènes, naturellement présents dans certaines huiles essentielles, et que la réglementation impose de mentionner. Bien entendu, si vous n’êtes pas allergique à l’un ou à l’autre, ils ne posent aucun problème.

La réaction allergique n’est pas le seul inconvénient des huiles essentielles si elles sont trop fortement dosées : nous avons vu que certaines sont dermo-caustiques, mais d’autres sont photosensibilisantes (citron, citron vert, bergamote).

Par précaution, les savons contenant des huiles essentielles sont à éviter pour les personnes allergiques, les bébés et les femmes enceintes.

Elles coûtent cher

Tout dépend du prix que l’on est prêt à mettre dans un savon parfumé. C’est un argument très subjectif, un peu comme le prix d’une bouteille de vin. Un béotien ne comprend pas qu’un amateur éclairé dépense des sommes qu’il considère comme élevées pour déguster des arômes qui lui sont chers (sans jeu de mots). J’ai réalisé un calcul de prix pour mon savon India Song qui contient des huiles essentielles de Géranium Bourbon et d’Ylang – ylang : leur prix se monte à 50 % du prix des matières premières, alors qu’elles ne constituent même pas 2 % de leur masse. Les prix sont très variables d’une huile à l’autre. Parmi celles que j’utilise, le lavandin est à 1,4 € les 10 ml alors que la criste marine est vendue 30 € les 10 ml (huiles essentielles bio, prix TTC au 12/09/2020 sur le site Aroma Zone)

Du gaspillage ?

Du fait de leur difficulté de production, de leur prix et de la perte de leurs propriétés thérapeutiques, certains savonniers assimilent leur incorporation aux savons à un gaspillage pur et simple. Je ne suis pas de cet avis, tant qu’on utilise des huiles qui conservent leur parfum.

Les alternatives

Alors si on souhaite éviter tous les inconvénients des huiles essentielles, que reste-t-il comme solutions pour parfumer un savons ?

D’autres matières parfumées

Il est possible d’ajouter des poudres qui vont parfumer le savon : cacao, vanille en poudre, café moulu, poudre d’orange. J’ai essayé le café moulu dans Mokano, ça marche, avec en plus un effet exfoliant.

Et les boissons alcoolisées ? Elles ne sont pas facilement incorporables du fait de la présence d’alcool, mais aussi de sucres, qui accélèrent la trace de manière fulgurante. J’ai essayé d’incorporer du rhum en le désalcoolisant par chauffage et flambage dans mon savon Antilles, mais je n’ai pas été satisfait du résultat vraiment trop peu parfumé.

Et les eaux de toilette ? Plusieurs personnes de mon entourage m’ont demandé si je pouvais leur faire un savon parfumé avec leur eau de toilette préférée. La réponse est malheureusement négative, pour deux raisons. Premièrement, une eau de toilette est un assemblage complexe de plusieurs dizaines de senteurs soigneusement dosées par son créateur. La soude viendrait en détériorer certaines et complètement dénaturer le résultat olfactif final. La seconde raison est d’ordre chimique : les eaux de toilette sont composées d’alcool à 70 % ou plus, et l’alcool précipite la réaction de saponification.

Les fragrances naturelles

Les fournisseurs de matières premières cosmétiques proposent dans leurs catalogues des fragrances naturelles utilisables en savonnerie. Naturelles, mais non bio, celles d’Aroma Zone par exemple sont élaborées par un parfumeur de Grasse, mais nous n’en savons pas davantage sur leur composition. Ne contiendrait-elles pas des huiles essentielles ? Le contraire serait étonnant. Si on regarde les précautions d’emploi de la fragrance « Mure Sauvage » par exemple, on y trouve la présence de géraniol, linalol, citronellol, citral et limonène, ce qui signifie qu’elle contient vraisemblablement des huiles essentielles. L’avantage des fragrances : elles ont été élaborées pour tenir dans le temps, encore que certaines blogueuses signalent quelques fois de faibles performances.

Les fragrances synthétiques

Certaines sont conçues spécifiquement pour les savons et tiennent donc bien dans le temps. Elles permettent des senteurs interdites par les huiles essentielles, comme celles du muguet par exemple, et plus généralement toutes les odeurs qui peuvent être jugées comme agréables. Par exemple, sur le site AromatEasy, on peut trouver « Au coin du feu », « Fraise chantilly », « L’amour à la plage », « Pain grillé » etc. ! Leur spectre olfactif est quasiment sans limite. Elles sont d’un coût modique, environ la moité de celui des huiles essentielles les moins chères. Mais elles ne sont pas bio, et peuvent comporter les mêmes inconvénients que les huiles essentielles, à savoir allergisantes, accélératrices de trace, consommatrices de ressources, en plus d’être issues de la pétrochimie avec toutes les nuisances qu’implique cette industrie.

Je constate aussi que les propriétés des huiles essentielles sont largement documentées et débattues, alors que la fabrication et les constituants des fragrances synthétiques restent opaques car la réglementation n’impose pas de donner leurs compositions, sauf de lister les allergènes.

Ne rien mettre ?

C’est une option radicale mais sensée car elles conduit à des savons hypoallergéniques et bon marché. Presque toutes les savonneries artisanales comptent dans leurs catalogue des savons sans huiles essentielles. Certaines même revendiquent cette absence pour toute leur production, comme la Savonnerie des Monédières.

Après, il faut être prêt à faire le sacrifice du parfum… ou de se contenter de celui du savon !

Donc finalement, je les utilise

Après avoir passé tous ces arguments en revue, pesé les pour et les contre, je continue à utiliser des huiles essentielles dans mes savons. J’ai commis quelques erreurs de débutant en essayant des huiles essentielles qui ne tiennent pas (quelle déception avec la bergamote et la mandarine verte !) J’ai beaucoup appris en lisant des blogs sur ce sujet et en expérimentant moi-même. Par exemple, j’ai fait une belle découverte avec la criste marine qui parfume agréablement L’Air Marin. J’ai maintenant réduit ma palette d’huiles essentielles à celles qui perdurent. Je les commande en plus gros volume pour diminuer leur coût et réduire les emballages et les frais de port. Et surtout, j’ai découvert des cultivateurs – distillateurs locaux dont il me tarde d’essayer la production. Ce sera dans mon prochain savon, restez branchés !

Mon coffret d’huiles essentielles au début. Depuis, j’ai fait le tri ! (« Mûre » et « Aquazen » en bas à droite sont des fragrances naturelles de chez Aroma Zone).

Remerciements

Je tiens à remercier pour cet article :

  • Caroline, Mes recettes naturelles, pour son livret gratuit « Parfumer ses savons avec les huiles essentielles »
  • Lionel, Les savons de Lionel, pour son article contestant l’utilisation des huiles essentielles
  • Thomas, pour sa thèse « L’incorporation des huiles essentielles dans les cosmétiques : quels en sont les intérêts et les risques »
  • Tous les savonnier(e)s qui partagent leur savoir faire dans les blogs publiés sur internet.

Publié par Jean-Luc

Savonnier amateur

Créer un nouveau site sur WordPress.com
Commencer
%d blogueurs aiment cette page :